Je n'aurais jamais voulu parler de toi au passé



Je n'aurais jamais voulu parler de toi au passé, alors je flashback au présent.
On est en 1974, je suis un des plus mauvais lycéens de la capitale, et comble de malheur, j'écris des chansons. Je téléphone à la maison de disques la plus proche de chez moi, et on me passe le Directeur Artistique de service J.-M. Caradec. Je crois que c'est une blague parce que J-M Caradec est un chanteur que j'entends à la radio, enfin bref j'arrive et je te rencontre. Effectivement, tu n'as pas la tronche d'un Directeur Artistique mais le succès tardant à venir, il faut bien manger.
N'importe qui m'aurait viré au bout de cinq minutes tellement je suis nul, et toi tu m'écoutes, tu me dis même que j'ai du talent et au lieu de se terminer par – on vous écrira – on devient pote dans l'heure qui suit ; tu me présente Maxime Le Forestier, J.-P. Kernoa, Jacques Bedos, enfin tout ce qui bouge chez Polydor, cette année là, et moi je me dis que show-business dans cette ambiance, c'est le Pérou.
On passe des mois ensemble, tu viens chez moi, je vais chez toi, je rencontre Patricia, ta femme, je viens te voir chanter à Bobino, tu m'fais écouter ton nouveau disque, et puis tu continues à me rassurer.
Tu m'encourages. On boit bien, on mange bien. Les années passent, et nos routes se séparent, je t'entends de plus en plus à la radio, à la télé, je commence à entendre mes chansons aussi, alors on se téléphone, on se promet de dîner ensemble, et puis on travaille, on n'arrête plus de travailler, ton fils Florian grandit, et puis c'est Madeline. Et toujours des chansons, on se revoit au déjeuner, on discute jusqu'au dîner et on parle jusqu'à l'aube et trop vite, on se redit à bientôt.
Jusqu'en été 1981 où tu nous dit au revoir, et là je trouve ça franchement dégueulasse parce que la mort est une conne que t'avais pas besoin d'aller voir, et puis je m'dis qu'tu es à l'origine de tout pour moi et que j'n'ai pas eu le temps de te l'dire, pas plus que j't'aime, que tu chante Bob Dylan mieux que lui, que tes chansons continuent de m'éclater la tête.
Et puis j'éteins la radio, je pleure comme un con, tu commences à m'manquer, et puis ça y est, tu m'manques carrément.


Didier Barbelivien
www.didierbarbelivien.com
(Texte paru en 1982 dans le mensuel
Paroles & Musique et publié avec l'aimable autorisation de la revue trimestrielle
Chorus)

Fermer la fenêtre