Témoignage de Claude Samard
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claudeJ'ai connu Jean-Michel par Jean Musy, son premier arrangeur que j'avais rencontré lors d'une de mes toutes premières expériences en studio d'enregistrement.
Je lui avais fait savoir que j'etais multi-instrumentiste, guitariste à la base avec options banjo, dobro et pedal steel, et que je débutais dans le métier.
Ca marchait bien pour J.M.  qui allait faire l'Olympia (1975) et pour cette occasion voulait renforcer son groupe avec l'apport d'un mec ayant mon profil. Le timing était bon et sur le conseil de Jean Musy,  j'intégrais le groupe de J.M.  et ce fut pour moi le début d'une double collaboration, avec lui pendant plusieurs années et avec Jean Musy.

Avec J.M., ce qui a été déterminant et ce qui a facilité notre collaboration fut le fait que nous avions en commun Dylan, la guitare folk, les musiques country  et celtiques et le blues, ainsi qu'un goût commun pour la Bretagne et les plaisirs de la vie, "mords la vie à  pleines dents" (je cite  J.M.  de mémoire).

Dans notre travail, ça a commencé pour moi sur scène puis en studio (pour le disque pour enfants) par de la guitare et autres instruments, puis J.M. a souhaité plus tard que je m'occupe des arrangements des chansons les plus traditionnelles, folk ou rock, Jean Musy arrangeant les titres plus orchestrés.

Les impressions qui subsistent aujourd'hui me laissent de J.M. le souvenir d'un artiste doué pour l'écriture et la poésie et que le flash sur Dylan a conduit à faire des chansons que sa voix   faisait vivre. Ce mélange de don pour l'écriture, son sens mélodique, sa voix d'une aisance naturelle associés à  un épicurisme où les valeurs bretonnes côtoyaient le" flower power californien" n'en faisaient pas un bourreau de travail pour améliorer avec rigueur ses points faibles. Il était aux antipodes de la   conception "professionnelle" et "marketée" du "métier" de chanteur que nous connaissons actuellement, et  a traversé avec des fortunes diverses cet univers dont il savourait aussi certaines contreparties matérielles, avec plus ou moins bonne conscience.

Il préfigurait ainsi le dilemne que de nombreux artistes de cette génération  (et des suivantes) ont tant de mal à   résoudre entre honnêteté artistique et intellectuelle et volonté de continuer à  jouir du succès et de ses à-côtés, une fois celui-ci rencontré.

Pour J.M. ce fut avec "petite fille de rêve" qu'il goûta aux joies nouvelles du fan club, de la médiatisation et de l'argent.

Je pense qu'une force lui a fait croire en sa bonne étoile dès sa phase de "construction" artistique, mais il a selon moi, comme beaucoup d'artistes, mal mesuré les implications que ce métier (car c'en est un) suppose si l'on veut faire une longue carrière. Le fait d'écrire de bonnes chansons ne suffit pas. Le choix de l'entourage professionnel,  le travail ou l'absence de travail sur l'image et la communication ont un rôle considérable et peuvent isoler l'artiste du noyau dur de ses premiers fans si les négligences s'accumulent. Les exemples d'artistes gérant mal leur carrière professionnelle abondent. Tout le monde n'est pas JJ Goldman ou Madonna.

La rencontre de J.M. avec le public l'a sans doute incité à penser que le succès etait là et que le public le suivrait quoi qu'il fasse. Mais le métier est impitoyable pour ceux qui gardent (par choix ou par nécessité) une attitude d'amateur, terme non péjoratif, bien sûr, dans ce cas. Ce qu'une partie du public ou de l'environnement proche peut prendre pour de l'intégrité sympathique peut facilement desservir le "producteur" que J.M. avait pensé devenir en faisant son propre studio, en montant son édition et en produisant ses disques. Difficile de réunir selon l'heure l'inspiration poétique et  la rigueur comptable.

En tout cas ce que l'on peut dire c'est que J.M. s'est débattu entre ses contradictions et qu'en ce sens il est très actuel. Il fut un précurseur et un découvreur. Il fut l'un des premiers à opter pour l'auto production, après des expériences avec Polydor, Decca et RCA se terminant généralement mal.

Son idée d'autoproduction était bonne mais de multiples obstacles, l'ont transformée en cauchemar, à  tel point que pour son dernier album il dut "s'exiler" sur l'Ile de Ré.

Artistiquement (il fut un temps directeur artistique chez Polydor au début de sa carrière) il avait le don pour repérer des débutants qui allaient faire carrière : Voulzy, Didier Barbelivien que J.M. avait vivement encouragé, et Cabrel me viennent à  l'esprit. J'etais avec lui quand il entendit Cabrel pour la première fois à la radio et je me souviens qu'il appela successivement RTL puis la maison de disque pour qu'on lui fasse parvenir le disque de Cabrel.  Il etait persuadé que Cabrel allait faire carrière, dès la première écoute. 

Il avait flashé sur Mark Knofler et Dire Strait bien avant  Dylan et m'avait dit un jour qu'il voulait  contacter Knofler pour l'avoir sur son prochain album. Ce que J.M. avait imaginé, Dylan le fit un peu plus tard.

Autre élément très actuel, sans être le militant que  fut Stivell, J.M. revendiqua ses origines bretonnes haut et fort et de Portsall à  la mer d'Iroise, la Bretagne est très présente dans ses chansons, de même que ses préoccupations écologiques. Je passerai rapidement sur son goût pour le foot, la bonne bouffe et les muses qui confirment que les poètes ne sont pas nécessairement ascètes.

Son influence sur les auteurs compositeurs interprètes français Cabrel, Lalanne, Goldman, Duteil entre autres me semble évidente , en tout cas il est de leur calibre et ses chansons aux inflexions dylaniennes qu'il fut le premier à introduire en France ne sont pas éloignées, 20 ans après, des phrasés de Bruel, Goldman, Cabrel ou de Stephan Eicher. Que ceux qui aiment ces artistes écoutent J.M., ils s'y retrouveront.

Avec le retour en grâce des musiques acoustiques, des 70's, je suis persuadé de l'actualité de J.M. Caradec.

Je finirai par tout ce qu'il m'a apporté. Mon premier passage à  l'Olympia, la découverte de l'envers du décor et les rencontres, les bœufs avec artistes et pointures de studio, mes premières télés, ma première vraie tournée,  Bobino en première partie de Brassens, mes premiers arrangements, mes premières directions d'orchestre et aussi ma première rupture professionnelle  suivie heureusement, peu avant sa disparition d'une "réconciliation"  devant une bonne table, comme il se doit.

Ces années ont été pour moi celles de mes vrais débuts professionnels et je me rends compte aujourd'hui que grâce à la densité de cet artiste j'ai appris plus que ce qu'il n'a sans doute jamais imaginé : j'ai vu un artiste véritable, dans l'ombre et dans la lumière, à la fois si semblable et si différent, aux prises avec les extrêmes, réunissant en lui le sublime et l'ordinaire, la fulgurance poétique et la faiblesse de l'homme. Il était tout à   la fois employeur et complice, une dualité assez spécifique et archétypale du rapport "moderne" artiste-musicien, difficile à  gérer.

Avant de travailler avec lui j'étais planté entre des groupes  sans avenir et des orchestres de variétés indigestes. Je lui dois donc surtout de m'avoir permis de prendre une  troisième voie qui me correspondait bien. La carrière de musicien professionnel qu'il me faisait entrevoir alliait travail sur scène et en studio et J.M. m'a fait découvrir une image "noble" du "show-business" et du rôle du musicien, où émotion, rigueur et  créativité étaient valorisées.

Sa rencontre a été déterminante dans ma carrière professionnelle, et je le remercierai toujours pour la confiance qu'il m'a témoignée.

Claude Samard

le 4 mars 2002

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