(Promenade en Wallonie).

« Des chansons, encore et toujours. Nous parlons de Jean-Michel Caradec, un des artistes dont les mots et les notes nous ont pareillement traversés, comme les flashs éblouissants d’un même phare, quelque part au loin. Il me raconte « son » Caradec. Je lui raconte le mien. Une compilation traîne dans la voiture. Et voici qu’au ciel de notre voyage scintille et chante une étoile de plus.

Je pense à l’adolescent qui, il y a longtemps, adresse sans trop y croire une lettre au contact qu’il avait trouvé, écrit en tout petit, au dos d’un des vinyles de Caradec. De mon Nord, j’explique aux éditions « Madeline songs » que j’ai beaucoup de mal à trouver les enregistrements de l’artiste.
J’ajoute sans doute deux ou trois lignes pour terminer, en évoquant l’intérêt que je porte à ses chansons.
Quelques jours passent et un soir, on me demande au téléphone :
« Bonsoir, c’est Patricia Caradec. »
L’ado se croit en plein rêve. Et le rêve continue : Madame Caradec semble avoir été touchée par ma lettre. Je parle de mes propres chansons, un rendez-vous est fixé à Saint-Cloud, dans la maison même du chanteur disparu depuis déjà quelques d’années.

La petite gare de Maubeuge ne peut contenir les vagues remplies d’espoir qui débordent largement des limites de mon corps. De toute ma candeur, j’imagine que quelque chose se met en place, que ce train va me déposer… sur la bonne voie ?
Au guichet, l’employée ignore totalement quelle ligne peut me mener à Saint-Cloud : il lui faut quelques minutes avant de se souvenir que métro et bus suffiront, puisqu’on parle simplement de la périphérie de Paname.

Patricia se cache au détour d’un bon nombre des chansons de Caradec. Pas impératif d’être un fan averti pour le savoir. Et c’est cette Patricia, pas une autre, que je reconnais - sans l’avoir jamais vue - dés que la porte de la sobre maison bourgeoise s’entrouvre. Quelques notes enchantées prennent corps devant mes yeux, une jolie muse aux cheveux noirs me fait le meilleur accueil et m’offre un café que je devais ne jamais oublier. Dans un étui dort la guitare de Jean-Michel. Je n’ose demander à la voir. Mais je remarque ses albums de Trenet. Et j’aperçois les tapis d’Orient accrochés aux murs, et surtout Patricia me fait descendre au sous-sol, dans ce studio d’enregistrement dont il ne reste que les murs et un petit ampli, posé dans un coin. Pari déjà risqué à l’époque, même (surtout ?) pour un ACI estampillé « nouvelle chanson française », Jean-Michel s’était en effet risqué à l’autoproduction, chez lui, pour un album qui, à défaut d’être un must en matière de réalisation, reste celui que je préfère.
C’est le très joli « Portsall » qui semble être resté dans les oreilles du grand public, morceau indémodable, tant par la forme que par le fond : la première marée noire violant les côtes bretonnes, si chères au chanteur, devait hélas ne pas être la dernière.

De retour au salon, je dégaine ma guitare, tremblant, pour jouer à Patricia une de mes chansons, en fait la première ébauche d’un texte dédié à mon ami Renzo :

« Avec mon cœur plein de violons
Avec ton cœur plutôt baston
Malgré le cuir doublé coton
Je sais qu’tu pleures dans ton blouson… »

Chanson d’adolescence pour laquelle j’ai une tendresse singulière. Patricia se dit sensible à ma petite prestation. Elle semble sincère au possible.

C’est dans cet état d’apesanteur que je prends le chemin du retour, avec ma guitare pour tout bagage, et l’idée que, peut-être, Madame Caradec me présentera un arrangeur, un agent…

Dans les petites heures, je quitte à pied la gare de Maubeuge pour rejoindre Ferrière. Alors que le jour commence à déchirer son coin de ciel, je ne peux m’empêcher de gagner la cité du Parc, ou dorment une quinzaine de maisons toutes pareilles, toitures basses et murs dressés de briques rouges. Tout au fond du lotissement aux allures de coron dort aussi la maison de Pascal. J’ai bien envie de le réveiller pour partager l’enthousiasme qui m’anime. Mais très vite la raison me reprend, n’ignorant pas que mon pote a le sommeil lourd, et ne souhaitant pas non plus déranger ses parents. Retour Cité des Sorbiers. Le jour est debout.

Ais-je dormi ce matin-là ? Je ne sais plus.

Les mois se sont enchaînés, et les choses en sont restées là. J’ai bien profité d’une visite à Renzo, qui perfectionnait l’art du dessin animé aux Gobelins, à Paris, pour tenter de revoir Patricia, mais il était écrit qu’il n’y aurait pas de second acte.
Les années passant n’ont apporté aucune bonne nouvelle : l’accident de voiture qui coûta la vie à Jean-Michel Caradec devait ne pas être le seul drame dans l’existence de Patricia.

Cet épisode au parfum de déconvenue allait quant à lui n’être qu’un début sur le parcours jonché d’aspérités qui est le lot de tant d’apprentis de la chanson. La bonne étoile, souvent, prend des airs de néon fatigué. Un coup j’avance vers la lumière. Un coup je cherche mon chemin dans le noir. On se surprend à se demander comment soudoyer l’éclairagiste.
Passionné jusqu’à ne plus discerner la frontière entre l’opiniâtreté et la plus redoutable obsession, on n’a plus l’œil sur la montre ni sur les calendriers. On finit par faire son âge.

« J’ai retrouvé le Nord » - Bruno Merlin 2011

 

Bruno Merlin
Rennes
bruno.merlin2@aliceadsl.fr

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