Brest le 15 avril 2012

Bonjour

Hier samedi 14 avril 2012, j'ai assisté à la rencontre en souvenir de Jean-Michel.
J'ignorais qu'il avait son bout de royaume dans un cimetière qui a vue sur la mer. C'est l'article publié dans Ouest-France le mardi 10 avril qui m'a tenu lieu d'invitation et parce qu'en le lisant les souvenirs gardés à peu près 43 ans (!) dans ma tête sont revenus.

Ils vous appartiennent aussi.

J'ai rencontré Jean-Michel à Brest en 1969 par l'intermédiaire d'ami(e)s commun(e)s.
C'était une famille dans laquelle il y avait un garçon, Marcel, deux ou trois ans plus jeune que Jean-Michel, et quatre ou cinq filles. Jean-Michel était l'ami de l'une d'entre elles, Annie. Ils devaient avoir à peu près le même âge. Je connais le nom de cette famille, C., mais je choisis de ne pas le dire. S'ils avaient été présents samedi cela aurait été différent. Ils habitaient square Joël Le Moigne, près de la Place de Strasbourg à Brest. Jean-Michel habitait rue de Valmy, la deuxième ou troisième entrée à gauche quand  vous descendez la rue à partir de la Place de Strasbourg.
Moi, de cinq ans plus jeune que Jean-Michel, j'habitais rue de Loctudy, derrière le Stade Brestois. Je suis allé rue de Valmy deux ou trois fois. J'y ai croisé le père de Jean-Michel qui était un monsieur plutôt discret et assez silencieux, peut-être un peu étonné, voir étourdi par ce curieux fils qu'il avait, un peu fantasque, un peu rêveur mais très talentueux et Monsieur Caradec n'était pas sans le savoir. C'est la mère de Jean-Michel qu'on entendait le plus. Et cela sautait aux yeux qu'elle admirait son fils sans réserve. C'était une femme assez peu agréable au premier abord et toujours "sur le dos" de son garçon. Mais je pense que, avec plus de force que son mari, elle avait accepté totalement ce que voulait être son fils et elle le soutenait absolument. Je crois pouvoir dire qu'elle avait une grande confiance en lui. Le père de Jean-Michel était du genre à dire à sa femme "bon, pourquoi pas, si tu penses que..."
Jean-Michel a reçu son premier 45 tours cet été-là et il avait des exemplaires à sa disposition. Sa mère n'arrêtait pas de lui demander : "Jean-Michel as-tu donné un exemplaire à monsieur Untel ou à madame Unetelle ? Jean-Michel n'oublie pas d'expédier un exemplaire à Untel etc..." Jean-Michel lui répondait allégrement par un somptueux rôt (sic !) qui n'était pourtant pas vulgaire du tout. Sa mère faisait mine de s'offusquer. C'était une façon désinvolte de dire à sa mère ce qu'on dirait aujourd'hui gentiment : "Maman, lâche-moi un peu !" Mais ça ne manquait pas de tendresse et je crois que Jean-Michel était sincèrement reconnaissant de la fierté qu'elle lui manifestait ainsi.

Annie C. était caissière au supermarché Rallye, aujourd'hui ça s'appelle Géant. Jean-Michel et moi nous avons dû aller l'attendre à la sortie de son travail deux.ou trois fois. Jean-Michel apportait une rose. Il est arrivé qu'on aille ensemble, Jean-Michel et moi, acheter des disques chez Sonodisc, une petite boutique sur l'avenue Clémenceau près de la Mairie. Le magasin n'existe plus depuis longtemps. On écoutait nos vinyles dans des petites cabines qui sentaient le tabac. Jean-Michel m'a fait découvrir et acheter le Porgy and Bess de Miles Davis et Gil Evans. Après ça j'ai à peu près tout acheté de Miles Davis. J'ai toujours ce vinyle.

Je pense que c'est en 1969 que Jean-Michel est allé au Festival de l'Ile de Wight, surtout parce qu'il y avait Bob Dylan qu'il admirait énormément comme vous le savez. Je me souviens de Jean-Michel cet été-là jouant à la perfection des chansons de l'album Nashville Skyline comme Lay Lady Lay... Un régal. Même la voix était celle du Bob Dylan de cet album. Sur la pochette on voit Dylan avec un chapeau. Dans le petit hall de l'appartement de la rue de Valmy il y avait un chapeau de ce genre, un peu haut de forme, accroché à la patère. Jean-Michel le portait parfois. De manière générale il était plutôt élégant dans sa décontraction. Il avait un corps fin. A l'île de Wight Jean-Michel a croisé cette année-là un autre chanteur qu'il aimait beaucoup : Donovan (Donovan Leitch). Et Jean-Michel racontait qu'il avait échangé un petit blouson léger en toile de parachute qu'il portait contre le médiator de Donovan ! A vous de chercher le médiator...

Pendant l'été Jean-Michel passait ses vacances à Brignogan. Ses parents louaient ou possédaient un petit appartement dans le bourg de Brignogan. Un peu plus bas près de la plage il y avait un restaurant où Jean-Michel allait jouer certains soirs. Brignogan est à deux pas de Plounéour Trez où campaient toute la famille C. et moi-même. Dans le lieu-dit Kerrurus. On était bien une douzaine de jeunes et on allait d'une commune à l'autre par les dunes.

Toujours à propos de la passion de Jean-Michel pour Bob Dylan il avait pris l'habitude d'acheter, quand il le pouvait, les disques vinyles de Dylan en double exemplaire. Il y avait l'exemplaire qu'il écoutait sur son électrophone et l'exemplaire qu'il gardait précieusement pour le jour béni où il pourrait s'acheter une chaîne stéréo. Et j'ai vu les deux paquets de disques dans le petit appartement qu'il a occupé un temps rue des Gravilliers à Paris dans le 3ème arrondissement. Pas loin du restaurant tenu par l'une de ses tantes, il me semble, et où il allait dîner le soir. A cette époque, 1970-1971, il a fait plusieurs boulots alimentaires : il a été secrétaire de Serge Reggiani et peut-être aussi de Pierre Brasseur mais je n'en suis plus très sûr. Je pense que Jean-Michel et la maman de Madeline ont dû habiter un peu de temps rue des Gravilliers. J'y suis venu une fois alors qu'ils étaient en train de le repeindre, Jean-Michel était en slip et il portait un béret pour protéger ses cheveux de la peinture. Jean-Michel racontait aussi que pour son mariage, un de ses copains poètes qui s'appelait ou se faisait appeler Tristan quelque chose, leur avait offert des bâtons de guimauve et une pipe en toc !

Jean-Michel a eu son accident de voiture sur l'A10 à hauteur d'une commune qui s'appelle Longvilliers, pas très loin de Rochefort en Yvelines. Michel Pagnoux, artiste peintre et prof d'arts plastiques, ami de Jean-Michel (il est allé en fac d'histoire avec lui, me semble-t-il, avant de faire les Beaux Arts à Brest) grand admirateur de Dylan aussi, a peint une série de toiles qu'il a intitulées "Longvilliers" en mémoire de Jean-Michel. Quant à moi j'ai écrit un roman, "Faux Accords", publié par Gallimard en 1988 et je fais habiter un des personnages dans la rue des Gravilliers en mémoire de Jean-Michel.

Toujours vers 69-70 Michel Pagnoux habitait rue Richelieu avec sa femme. En gros, c'est une rue qui descend de la rue Jean Jaurès vers le boulevard Gambetta qui longe la gare. Michel Pagnoux était déjà prof d'arts plastiques. On est allé chez lui Jean Michel et moi et Pagnoux nous a montré ce qu'il faisait cette année-là : il faisait des moulages des seins de sa femme et il les associait à des formes colorées, des cercles rouge vermillon. Quand il a réalisé la série des Longvilliers il était revenu à la peinture-peinture...

J'ai encore à portée de main le premier 45 tours de Jean-Michel dédicacé "A Pierre en souvenir de l'été 69 et avec toute mon amitié" C'est signé Jean-Mich et il a dessiné une fleur au-dessus du titre de la chanson "Qui".

Voilà ce que j'avais en tête samedi après-midi 14 avril 2012. Au cours des années qui ont suivi 69-70-71 chacun a suivi sa route et je ne suis pas sûr d'avoir pris le temps de bien suivre la carrière de Jean-Michel. On ne s'est jamais revu. Je garde un souvenir bien lumineux du jeune homme que j'ai rencontré ces années-là. Je crois que Jean-Michel dispensait beaucoup de bonheur, il était chaleureux avec beaucoup de simplicité. C'était dans son regard, dans sa voix, dans tout son être.

 

Pierre Abgrall
 
Brest

nascript@wanadoo.fr

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